Carnet de nomade
50e jour Soleil de 2085
Le village aux couleurs mirages
En cette chaude après-midi, un village-cité de couleur ocre se tient dans un grand calme en flanc de colline. Elle est entourée de murailles avec des entrées distinctes. Je choisis celle destinée à « l’étranger ».
Après 2 jours de trajet en solitaire, l’échange est bref mais bienvenu avec le Veilleur de la cité.
Il me conseille de m’arrêter pour la journée dans l’office à deux pas de là. Ici, les arbres sont trop éloignés ou trop petits pour ombrer le village, alors la population reste à l’abri pendant la journée jusqu’à ce que le soleil passe derrière la colline. Je me rends donc à l’office pour un repos bien mérité. Ces bâtiments réservés aux « étrangers » sont uniques à chaque village-cité, ils me permettent souvent d’avoir une idée sur les coutumes et personnalités du lieu. À l’intérieur de l’office, le Veilleur de la cité me donne une ration d’eau et de nourriture avant de m’indiquer l’accès aux deux salles multi-usages. Le lieu très silencieux a une décoration très sobre mais tout est optimisé. On y trouve des sièges pour dormir ou s’asseoir, des systèmes de miroirs afin de répandre dans toute la pièce la lumière du soleil à partir de deux fenêtres en vis-à-vis, et des systèmes assez poussés pour économiser l’usage de l’eau dans la salle de bain.
Malgré l’espace présent et la fraîcheur de l’office, je m’y retrouve seule. Le silence a quelque chose de surprenant, voire d’inquiétant. Je ne m’attendais pas à ce ressenti. Le calme extérieur du lieu ne m’a pas tant étonné. En effet, j’ai déjà traversé telle cité mais dès lors que l’on atteignait les galeries ou habitations, le calme s’évanouissait dans le bruit des activités quotidiennes des habitants. Ici, rien de cela. Le veilleur de la cité a été mon seul contact humain jusqu’à présent. Je me retrouve donc seule avec mes pensées dans une des salles en alvéole de l’office. Je m’installe pour les deux heures qui suivent sur un des sièges, après avoir nettoyé, ou plutôt vaporisé à 40°C, mes affaires de voyage.
Soudain, dès que la lumière du soleil faiblit, un bruit, détonnant après tant de silence, retentit dans la rue. Attirée par cette agitation, je sors de l’office. Je découvre un village complètement changé : des étalages à tout va, des guirlandes lumineuses de toutes les couleurs, des odeurs d’épices inconnues qui proviennent d’un banquet commun, des dialogues dans tous les sens entre les habitants qui semblent tous se connaître et de la musique. Je me retrouve au milieu de ce qu’il ressemble à une fête. Intriguée, je cherche à comprendre ce qu’il se passe. Sur les étalages se trouvaient toutes sortes de produits, allant de la nourriture à des objets utiles au quotidien que je n’avais pas vu ailleurs. Ils ont développé un système de troc et ne semblent pas dépendre d’un système d’échange avec l’extérieur.
Je me rends rapidement compte que je sors grandement du lot. Autour de moi, tout le monde a le teint assez clair, témoin de leur vie à l’abri des rayons du jour. Leurs vêtements sont amples, de couleurs pastel reflétant la lumière au gré du vent. Mon teint basané, ma tunique en jute cernée par une ceinture et des sacoches, mes bottines de cuir usées par les heures de marche et les différents bijoux que je porte, marquent ma différence et semblent les rendre méfiantes. Dès que je tente d’aborder les habitants, les conversations diminuent à mon passage, les regards s’interrogent et le Veilleur de la cité se retrouve assailli de questions. Ces réactions prennent une telle ampleur que je me retrouve, à mon étonnement, complètement isolée des habitants. Une telle réaction de rejet ne m'était encore jamais arrivée.
Habituellement, les réactions sont plus hétéroclites. Des personnes sont toujours assez curieuses pour venir me poser des questions. D’où je viens notamment, et pourquoi je passe de cité en cité alors que la majorité de l’humanité s’est aujourd’hui rassemblée et sédentarisée dans des villes-cités autonomes, éloignées les unes des autres.
Je termine donc la soirée bien médusée. La beauté et la sérénité des lieux ne m’avaient pas préparé à un tel rejet. Je rentre dans l’office pour dormir, j’espère avoir plus d’explications le lendemain.
Un mouvement dans l’ombre de la porte attire l’attention de la nomade. Elle entend le son d'un enfant ainsi que des petits pas qui s'approchent furtivement de son siège. Fermant son carnet et dirigeant sa torche solaire vers le bruit, elle découvre une tignasse rousse avec deux tresses encadrant deux yeux verts d’eau malicieux d’une petite fille. Sans sourciller, la petite fille demande avec bravade :
« Qui es-tu ? Je n’ai jamais vu des gens comme toi. »
Développement d’une pastille d’hydratation révolutionnaire pour les humains